La poésie peut
raffermir tes pas Chekib Abdessalam Africultures n°24 - janvier
2000
Juste un petit mot dans
l'urgence. Le poète du désert
dit que face aux dangers, à l'adversité, aux
extrêmes d'un environnement souvent hostile, parfois
fatal, l'homme choisit la poésie comme mode de
communication. Il chante pour tous. Chante pour sa monture.
Ainsi, s'attache-t-elle à lui et le guide
sûrement vers le point d'eau salutaire. Dans le
désert, la poésie est partout. De l'enfant au
vieillard, elle réchauffe les coeurs, oasis ou
bivouac, galop et avant joie. Dans le désert
africain, pas de société de consommation. Vous
dites : la poésie est devenue quasi clandestine dans
la société de consommation ? La réponse
se trouve dans la question : pas de société de
consommation, pas de poésie clandestine. Pas
d'exclusion du beau, de l'humain, du raisonnable, du
trop-plein des coeurs et des lumières de l'âme,
point de détresse. Ce n'est pas de l'ordre de la
croyance mais de la réalité des choses
africaines, la poésie nous entoure. Audacieuse ou
émerveillement, exaltée ou
révoltée, elle vit avec nous. Nous vivons avec
elle. Un destin partagé. Sous d'autres cieux, la
société de consommation aurait atteint un
degré tel de cynisme et de marchandage qu'à
son corps défendant, la poésie reprend du poil
de la bête. Énergie paradoxale, on assiste
actuellement à un regain d'intérêt pour
la poésie. Notamment auprès de la jeunesse :
voilà qui est encourageant, de bon augure pour
l'avenir. Il n'est pas si facile d'enterrer un mode de
communication et d'expression millénaire, si proche de l'être humain,
même quand tout ne semble plus qu'une course aux
pseudo-richesses matérielles, souvent inutiles ou
futiles, sous le joug du verbe avoir. Une course à la
petite chance, au jeu du grattage, du tirage et de la liste
spéciale adhérents qui donne droit à la
réduction sur une large gamme de produits. Que l'on puisse ou non ranger son caddy, changer le monde
? On se sent si proche du poète de tradition orale
africain. Il témoigne, réagit. Sa conscience
n'est pas endormie, nous parle, nous éclaire, nous
réveille, nous emporte, nous soutient, nous
accompagne. Elle est mouvement, expression, force,
énergie débordante, vitalité,
liberté, initiative, alternative. Ses contours ne
sont que l'expression de découvertes, de sensations,
d'émotions, de partages et de vivacité.
À l'ombre d'un arbre à palabres, à
l'écart du campement ou en assemblée sous la
khayma. Une façon de découper la
réalité ou de se rabibocher avec elle,
pédagogie, apostrophe ou attaque vocalique. Un
travail de restauration, de conservation, de sauvegarde mais
aussi de mise en valeur, de réappropriation du
réel, de respiration, de rencontre, de jeunesse,
d'efflorescence et d'éternel recommencement. Par-delà déchirement, souffrances et
interrogations, que reste-t-il aux navires en
détresse lorsque le caravanier psalmodie, fredonne la
Borda à sa monture ? Le proverbe touareg
proclame : "pars à un moment qui ne te convient pas,
quand tu arriveras le moment te plaira". Ainsi en est-il,
aujourd'hui, pour la poésie. Une larme dans
l'urgence, un mot d'amour, un sourire qui rassure. Aux temps
modernes, la perception d'un cri, une signature, une
attitude. rêve
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