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Si le désert m'était
conté ? Est-il une utopie ? Nous réserve-t-il
un voyage initiatique ? Une utopie de l'errance des êtres
et des choses, hors du temps, omniprésente, mille
fois répétée, réalisée
à la clarté de ses soleils, de ses lunes,
dans l'éblouissement de ses sables, de ses sourires,
par l'enfouissement de sa faune, dans le regard d'une fennec
furtive, par le stratagème génial de ses flores
endémiques ou reliques, par la silice soulevée
de la roche tassilienne, par la magie de ses affleurements
érodés. Oui, voici, le mot envoûtant
: tassili. Que veut-il dire ce mot accolé,
affublé, mythique, méconnu ou préféré,
possédé, pluriel ou possessif : tassilis de
l'Ahaggar, tassili de l'Immidir, tassili Tin Ghergho, tassili
des Ajjers, tassili Tim Missao, tassili Timeskis de l'Arak
et de l'Ahnet, Tin Akacheker, Djado, Akakous et bien d'autres,
en grand nombre
Un collier de perles qui ne se ressemblent
pas.
Majestueux, fragile,
tassili, avec toi, avec vous, le désert n'est pas
une utopie mais une réalité. D'aucuns lui
auront tourné le dos. Une immense réalité,
une part du gigantisme à l'échelle géologique,
une part du monde, la mémoire d'une humanité
naissante, évoluant, progressivement, du soleil levant
à l'occident, de l'australopithèque au chamelier
bleu, un tassili est un vaste musée mais un musée
vivant, bel et bien vivant, à ciel ouvert. Un ciel
ouvert à tous les tumulus, les monuments pré
ou protohistoriques, ouvert à toutes les pierres
d'une casbah antique, à tous les argiles d'un ksar,
ouvert à l'ocre de ses hori-zons immanquablement
lumineux, ouvert au marcheur, au voyageur, qu'il soit grand
chasseur, pasteur bovidien, caballin, garamante, homme à
tête ronde, à museau de chien, au profil égyptien,
libyque, coiffé d'antennes ou filiforme. Ah ! Peintures,
gravures et inscriptions rupestres, racontez-nous !
Le désert nous
écrit son histoire, ses géographies, sur tout
ce qu'il trouve à portée de main ou à
mille lieux, éboulis ou piton, abri sous roche, granit,
basaltes ou grés friables, à-pic ou abrupt,
au niveau d'anciennes paléo-terrasses ou au cône
des cheminées d'un volcan démantelé.
Il écrit sur la roche, peint sur les montagnes, trace
sur le sable, inscrit au bord des oueds et dans le vent,
sous l'inconditionnel bleu d'un azur hospitalier. Sur la
hamada, le reg, le tassili et l'erg, il écrit la
nuit, le jour, la beauté, l'illumination, l'infini
et l'absolu des présences, le geste et la croyance.
Il écrit et nous parle. La jeune fennec en atteste.
Le chamelier en témoigne. Ses mots sont partout.
Le désert est un tassili de tradition orale, un labyrinthe
aux sommets inaccessibles qui parfois grondent en été,
rugissent en hiver, parfois chantent au xylophone des phonolithes,
une vallée chevrière, un oued qui coule vers
la plaine au pâturage bercée par la mélopée
de l'imzad, monocorde vibrant sous l'archer ébahi
qui ne comprend plus les mots du tifinagh des chameliers
d'un autre temps, arrivés là avec le désert,
à Aramaj ou à Jahil, l'un des trois villages
fondateurs de Djanet, à l'ombre d'une falaise sous
les palmiers, aux pieds du mont Assakao, sur une saillie
volcanique. Prés du djebel Adaf ou de la agba Tafilelt,
le poète targui compose ses tissiouays.
Qu'est-ce donc un tassili
? Un rêve, un concept, un terrain, un espace, une
pensée, un azur aux étoiles légendaires
? Ne serait-ce qu'un vocable targui, un terme de géomorphologie
de la tamahak, qui désigne évidemment un type
de relief, la roche et son labyrinthe, revus et corrigés
par Eole et son grain de sable ? Tassili, nous disons le
tassili, d'accord, mais n'oublions pas que tassili est un
mot féminin, une déesse légendaire,
une beauté géante et peu conformiste au cur
des déserts, une intrigante érosion fatale
qui vient à notre rencontre pendant des millions
d'années ? Tassili, sa famille : isseli, essali,
éousseli, tessalit, tessaghlit, tisselen
des
mots pour chanter un univers minéral. Les tassilis
sont en nombre. Elles entourent, séduisent et passionnent
l'Atakor, ce massif cristallin né d'un bombement
antécambrien de la plate-forme continentale rehaussé
par un jeune volcanisme qui coiffe l'Ahaggar (Hoggar) de
son plus bel Alechou, le litham bleu indigo. Dans son jargon,
le géologue parle de ceintures tassiliennes et prétassiliennes.
Situés dans ce
que l'on appelle le Sahara central, les tassilis détiennent
un catalogue riche de milliers de stations archéologiques,
de gisements de surface, foyers, habitats, ateliers d'outillages
lithiques, barkhanes, basinas, cercles de pierres, fresques
et terrasses aménagées. Plus anciens que la
sécheresse et la désertification actuelle,
ses fossiles témoignent d'alternances climatiques
et de paléo-environne-ments qui marquent, façonnent
un paysage, font et défont les civilisations successives
du Sahara : celles des préhumains, des grands chasseurs,
des éleveurs de bovidés et de bubales, des
caballins ou garamantes de la fin du néolithique,
et, enfin, de nos contemporains, les chameliers. Pour ne
citer que les plus connues, matière à étude
de nos éminents archéologues. N'oublions pas
de citer les Issabaten, proto-historiques, voir subactuels,
ces anti-héros de la tradition orale des touaregs
de l'Ahaggar et des Ajjers.
Aujourd'hui, les tassilis
demeurent une terre de prédilection pour les êtres
vivants qui y déploient un maximum d'efforts pour
s'adapter : des stratégies de survie, une hyper-adaptation
au milieu naturel, une vie en harmonie avec la nature, une
intelligence qui respecte les grands espaces, embellit et
ennoblit le désert. Une véritable réserve
de la biosphère, bien avant que le MAB (comité
de l'Homme et la Biosphère) ne le déclare
tel et que l'UNESCO ne classe Patrimoine Mondial le tassili
des Ajjers.
Aujourd'hui, le tassili
des Ajjers (110 000 Km²) et l'Ahaggar (540 000 Km²)
sont tous deux érigés en parcs nationaux qui
protègent et mettent en valeur le patrimoine culturel
et le patrimoine naturel. Ils constituent la plus vaste
aire protégée de notre planète bleue.
Ils renferment plusieurs
centaines d'espèces végétales saharien-nes,
d'origine saharo-soudanaise, tropicale et méditerranéenne.
Pour exemple, l'olivier, le pistachier sans oublier le plus
vieil arbre d'Afrique, la Tarout ou cyprès du tassili,
une relique de 4000 ans vivante. Ils renferment une faune
particulière souvent menacée de disparition
ou en voie d'extinction totale du fait de l'homme, celui
du vingtième siècle finissant. Des antilopidés,
addax, dama, gazelles, mais aussi des rongeurs, des insectes,
des oiseaux, des migrateurs, des reptiles, des félins
des rescapés du gigantisme, sauriens miniatures et
bien d'autres guépards, hyènes, lycaon, daman
des rochers, rat kangourou, gerboises, autruches, aigles,
vautours percnoptères
Ils renferment un important
patrimoine culturel de tradition orale - légendes,
contes, mythes et poésie, récits historiques,
chansons, musiques, danses -, qui atteste de l'existence
actuelle d'un être humain profondément adapté
et attaché au désert, un homme libre, accueillant
et généreux. Un nomade qui tient bon mais
qui lui aussi pourrait être menacé de disparition,
de sédentarisation, voir même d'acculturation
ou de macdonalisation en ce nouveau millénaire qui
se dit mondial, global ?
C'est pour cela que l'on
y voyage autrement. De préférence en méharée
ou en trekking. Les tassilis de l'Ahaggar et celui des Ajjers
constituent de fait, la capitale mondiale d'un tourisme
alternatif, un tourisme qui se veut respectueux, valorisant,
culturel et découverte. Au fil de l'escalade et des
bivouacs, le tassili est une perle rare que seul un plongeur
émérite peut entr'apercevoir comme chaque
jour l'éclaireur bédouin que guident les shet
ihad, les filles de la nuit, ses sept étoiles de
la pléiade, oui, ce caravanier ou ce berger dont
on ne prononce jamais le nom avant le lever du soleil, car
ainsi le veut la coutume des hommes bleus. Vous y rencontrerez
Djibril dont le souvenir vous guette au détour de
Tamrit, de Séfar et de Jabbaren. Vous y croiserez
peut-être une taménokalt imanen des
ultimes descendants du sultan Goma ou un fier amghar
des Kel Ajjers au volant de sa toyota blanche ou de son
méhari.
Heureusement, le désert
les protège, les tassilis ne sont pas prêtes
d'en finir de nous éblouir.
Chekib Abdessalam
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